Je prends la liberté de vous partager ce texte comportant quelques pasages que j’ai écrit tout spécialement en hommage à ma maman. C’est un récit du cœur, profondément personnel, qui évoque certains événements ayant marqué ma vie, façonné la personne que je suis aujourd’hui et nourri mon désir de m’engager au service de la collectivité.
Pour commencer cette courte réflexion, je voudrais vous dire que
j’appartiens à cette génération plus âgée touchée par le mouvement
de la théologie de la libération. Je m’intéresse particulièrement
au codéveloppement en tant que processus social de démocratisation
de la gouvernance.
De plus, je me sens interpellée par les processus de responsabilité
sociale, les structures sociales d’autogestion et de transmission
du savoir, ainsi que par la construction collective du savoir.
Je pense que c’est de là que vient mon intérêt profond pour la
responsabilité de l’individu dans le contexte social et vice versa.
J’aime les discussions sur les rituels sémiologiques de la culture
populaire que la technologie ne permet malheureusement pas toujours,
comme les discussions dans un marché public avec les habitants locaux
ou lors d’une fête populaire.
Le langage, le mot, a une fonction médiatrice fondamentale dans
la transmission du savoir. Le processus d’apprentissage se développe
entre la connaissance, le cognitif et l’affectif.
Le thème autour duquel je tourne depuis des années est celui de la
responsabilité comme processus social qui concerne la famille,
l’école en tant qu’espace d’apprentissage, et la société en tant
que système ouvert constamment interconnecté avec l’environnement
socioculturel de chaque individu.
De ce point de vue, l’individu ne serait plus un élément essentiel
isolé et dominant, mais une partie constituante, comme tous les autres
éléments de l’environnement, avec des droits et des responsabilités.
Les échanges socioculturels deviennent alors des intermédiaires
facilitant notre vision de l’autre et nous permettent de devenir
des acteurs de l’altérité.
La reconnaissance de l’autre implique la justice envers l’autre
et vice versa, puisqu’elle rejette les conditions d’inégalité sociale,
physique ou mentale.
Je fais cette réflexion en m’inspirant de la pensée d’Emmanuel Lévinas,
que je trouve particulièrement stimulante pour les éducateurs et
les responsables des politiques éducatives. Sa philosophie est
essentiellement éthique et porte sur la relation entre le sujet
et les autres.
Je retiens particulièrement deux idées de Lévinas :
la métaphore du visage et la
non-réciprocité dans la responsabilité envers autrui.
Selon le principe de l’altérité, la transmission du savoir,
sans exclusion ni discrimination, devient une base de justice sociale
permettant de construire de meilleures sociétés.
Le visage est une notion centrale dans la philosophie de Lévinas.
Il ne doit pas être compris seulement au sens physique ou comme
l’ensemble des traits d’une personne.
Le visage « parle ». Ce qu’il révèle, c’est la vulnérabilité,
la fragilité et l’humanité de l’autre au-delà de ses rôles sociaux,
de son origine ou de son statut.
La rencontre avec l’autre devient alors un appel à la responsabilité.
La présence de l’autre constitue une demande silencieuse qui nous
oblige moralement à répondre.
Cette réflexion philosophique fait également écho à des expériences
humaines profondément douloureuses dont j’ai été témoin ou que
j’ai vécues personnellement.
Un collègue doctorant en technologie de l’éducation à l’Université
Laval m’a raconté son expérience dans un contexte de violence et
de xénophobie à l’égard des Burkinabés vivant en Côte d’Ivoire
entre 2010 et 2011.
Son récit m’a rappelé ma propre tragédie familiale en Colombie.
En février 1999, mon frère, âgé de 27 ans et récemment diplômé
en génie agronome, a été torturé et assassiné. Six mois plus tard,
mon mari, avocat et défenseur des minorités, a également été assassiné.
Ces expériences m’ont profondément amenée à réfléchir au visage
de la souffrance et à notre responsabilité envers ceux qui,
parfois silencieusement, demandent simplement à être reconnus
dans leur humanité.
Lorsque nous voyons les visages de personnes déplacées,
de réfugiés, de victimes de conflits ou de catastrophes,
sommes-nous capables d’aller au-delà du récit médiatique
et de percevoir leur douleur réelle ?
Pour Lévinas, le visage révèle la réalité de l’autre dans sa
vulnérabilité et sa mortalité. Il transcende les considérations
idéologiques et les rapports de pouvoir.
En même temps qu’il révèle cette humanité, il nous adresse
une demande : celle de devenir responsables de l’autre.
La deuxième idée de Lévinas que je retiens est que l’altérité
implique une relation qui n’est pas nécessairement réciproque.
Elle est fondamentalement asymétrique.
Le sujet doit savoir agir sans savoir ce que l’autre fera.
Il ne s’agit pas d’un échange dans lequel nous attendons
que l’autre nous rende le bien que nous lui avons fait.
La responsabilité envers l’autre devient ainsi un mouvement
de générosité désintéressée, sans condescendance ni paternalisme.
« Où est ton frère ? »
C’est dans cet espace de responsabilité personnelle envers les autres
que je trouve une partie du sens de l’existence humaine.
Il s’agit de rompre avec une conception de l’être humain fermé
sur lui-même et de le replacer dans un environnement vivant,
en interaction permanente avec les autres.
L’autre devrait être tout être humain qui se présente devant
notre société et demande justice.
Les racines de cette identification à la souffrance de l’autre
se trouvent aussi dans la politique et dans le dynamisme de
l’être humain qui participe aux décisions de la société.
À travers les processus éducatifs, nous présentons parfois la société
et l’autre comme des réalités lointaines qui nous sont étrangères.
Notre vision rationnelle de l’autre peut alors étouffer notre capacité
à interpréter le monde à travers notre
intelligence émotionnelle
.
Pourtant, grâce à l’éducation, à l’apprentissage et à la sensibilisation
à la responsabilité sociale individuelle, nous pouvons transformer
notre manière de considérer les autres.
Cette transformation ne peut cependant avoir lieu sans adopter
une manière d’agir fondée sur la coopération et la participation.
La société et ses crises ne peuvent être considérées uniquement
comme le résultat de décisions prises par quelques-uns lorsque
la responsabilité et les conséquences nous concernent tous.
Les grandes transformations sociales, politiques et économiques
naissent aussi de processus collectifs et participatifs,
imprégnés d’action et de respect pour la dignité humaine.
Une société qui valorise la responsabilité sociale et notre
responsabilité individuelle envers les autres demande également
à ses représentants de demeurer attentifs aux besoins de la population
et de travailler avec elle.
Nous sommes finalement confrontés au défi de construire un monde
plus humain et de contribuer à guérir les blessures profondes
de nos sociétés.
Il s’agit de reconnaître les visages oubliés, maltraités ou invisibilisés
et de replacer la dignité humaine, la participation, la responsabilité
et le respect de l’autre au cœur de nos relations sociales.
Je vous remercie pour votre précieux accueil à cette réflexion.
J’espère pouvoir continuer à partager humblement mon point de vue
avec vous.
De l'exil, mon histoire: le visage de mon frère
Une réflexion née de l’expérience et du lien social
La responsabilité comme processus social
Reconnaître l’autre
Le visage chez Lévinas
Quand la philosophie rencontre l’expérience
Le visage de la souffrance
Une responsabilité sans attente de réciprocité
devient :
« Où suis-je pour mon frère ? »
Responsabilité individuelle et responsabilité collective
Éducation, participation et intelligence émotionnelle
Construire ensemble
Pour un monde plus humain
« C’est précisément votre expérience, la mienne et celle de milliers de personnes dans le monde, en particulier aujourd’hui (femmes, enfants, hommes, pris au piège d’une souffrance extrême et d’une profonde injustice) qui exige un changement radical dans la perception de l’autre »
Le visage est une notion centrale dans la philosophie de Lévinas que j'ai découverte grâce à l’un de mes collègues, doctorant en technologie de l'éducation à l'Université Laval au Québec, qui a été victime dans un contexte de violence et de xénophobie à l'égard des Burkinabés vivant en Côte d'Ivoire entre 2010 et 2011.
Avec ses propres mots, Mon collègue m'a raconté que, comme beaucoup de leaders communautaires dans les pays en conflit de guerre aujourd'hui, ils ne pouvaient que se cacher dans leurs résidences par peur des "escadrons de la mort" qui pouvaient défoncer les portes à tout moment.
Cela me rappelle ma propre tragédie en Colombie, en février 1999 : mon frère a été torturé, brûlé vif et laissé pour mort sur le bord d'une grande autoroute à Bogota, en Colombie. Il n'avait que 27 ans, il avait terminé ses études d'ingénieur agronome, il a été tué parce qu'il pensait différemment. Six mois plus tard, mon mari, avocat, défenseur des minorités, a lui aussi été assassiné sous mes yeux. Nous n'avions rien vu venir, un ami proche de mon mari et un leader social ont été tués une semaine plus tard, et deux autres avant la fin du mois d'août. Tous des intellectuels avec une pensée de justice sociale et au service des plus démunis.
Dans la Colombie d'aujourd'hui, quand je lis les nouvelles, rien n'a changé, les milliers de victimes deviennent des nouvelles oubliées et la douleur subie est cachée derrière des publicités, pendant les fameux matchs de football, de gens heureux et beaux dans un environnement idéal.
Pour en revenir à la tragédie familiale, la première photo que nous avons prise de ma mère juste après la mort de mon frère, il m'a toujours semblé qu'elle reflétait le visage de nombreuses mères, de toutes origines, races, cultures et pratiques religieuses, confrontées à l'inévitable lorsque la mort a emporté leur enfant.